L’homme qui voulait changer de vie

L’homme qui voulait changer de vie - Charles Cool

Vous arrive-t-il quelquefois, de vous retrouver dans certains moments, où le doute s’installe, d’avoir envie de prendre le large ? S’en aller sans laisser de traces. Un matin, partir pour acheter le pain et ne plus revenir. Pourtant, vous n'êtes pas vraiment malheureux. Parce que finalement, chez vous, tout va plutôt bien. Votre femme vous aime encore, vos enfants sont épanouis, vous avez un bon travail, et votre salaire est conséquent. Alors, que vous manque-t-il ?

C’est la question que je me suis posée, il y a maintenant un an. Je venais d’être promu directeur de mon département, j’allais fêter mes 10 ans de mariage avec Alice, mon épouse, et Tom, notre fils avait réussi son baccalauréat avec mention. Que pouvais-je espérer de mieux ?

Pourtant, souvent, je sentais au fond de moi comme une envie de tout envoyer promener et me refaire une vie, ailleurs. Ne me demandez pas pourquoi. Moi-même, aujourd’hui encore, je ne le sais toujours pas.

Un soir, alors que je sortais d’une réunion épuisante avec mes collaborateurs, j’ai pris ma voiture et j’ai conduit en direction de la maison. J’étais très en retard. Alice m’attendait en compagnie d’un couple d’amis que nous n’avions pas vus depuis longtemps. À 200 mètres du portail, j’ai attrapé ma télécommande pour en activer l’ouverture, et là, sans même y réfléchir, j’ai fait demi-tour, j’ai allumé la radio et j’ai roulé.

Ce n’est qu’au bout d’une heure que j’ai réalisé ce que j’étais en train de faire. Je me suis arrêté sur le bord de la route et j’ai pleuré. Que m’arrivait-il ? Pourquoi cette fuite ? Mon téléphone portable s’est mis à sonner. Alice cherchait à me joindre. Je n’ai pas répondu. Mon réservoir était presque vide. J'ai fait une halte dans une station-service pour faire le plein. J’en ai profité pour prendre un café.

Et là, en quelques minutes, toute ma vie a défilé. Mon enfance, mon adolescence, mes études universitaires, mes diplômes, mon long chemin vers la réussite, ma rencontre avec Alice, la naissance de notre bébé, mes colères, mes rires, mes espoirs, mes peines. Je réalisais à quel point la vie pouvait être fragile. Et tellement futile. J’avais passé des années à me construire une existence confortable, entre ma maison, dotée d’une piscine à débordement, ma voiture, toujours impeccable, mon bateau, que mes copains m’enviaient, mon compte en banque, mes vacances, l’hiver à la montagne, l’été à l’autre bout du monde. Mais ce qui me frappait le plus était l’inconsistance de tous ces signes extérieurs de richesse qui me donnaient l’impression d’exister.

J’ai repris la route. Un morceau de musique classique passait sur les ondes. Je me suis mis naturellement à fredonner. Je crois que j’étais bien. Bien comme je ne l’avais jamais été.

Aux environs de 5 heures du matin, j’ai enfin décidé de m’arrêter. Il fallait que je me repose. J’ai pris une chambre dans un petit village, sans grand intérêt touristique, pour quelques heures seulement, ne serait-ce que pour faire une pause. La nuit avait été longue. Pas question de m’endormir au volant. J’avais parcouru près de 1200 kilomètres et passé plusieurs frontières. J’étais devenu un étranger, libre et sans attache.

Aux environs de midi, j’ai été réveillé par les rayons du soleil, qui tentaient de se frayer un chemin entre les rideaux mal fermés. Après une douche rapide, je suis allé déjeuner. J’avais une faim de loup.

Il me fallait des vêtements propres, de l’argent, une valise, bref, de quoi faire peau neuve. Je devais aussi écrire à Alice. Je ne voulais pas qu’elle imagine que j’étais en danger. Mon téléphone cellulaire s’était déchargé et je ne pouvais plus atteindre ma messagerie. De toute façon, quelle importance.

Après un déjeuner copieux dans un bistrot près du port, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai aligné quelques phrases sur du papier blanc acheté au dépanneur du coin. Alors que je finissais ma lettre, une larme se mit à couler sur ma joue. Je l’essuyais du revers de la main. Je me sentais lâche et irresponsable, mais ce que je faisais était plus fort que moi. Il fallait que j’aille jusqu’au bout. C’est ce que je me suis efforcé d’expliquer à Alice dans cet ultime échange épistolaire, où je lui demandais de me pardonner. Elle avait procuration sur l’un de mes comptes bancaires, elle possédait des biens personnels qu’elle pouvait utiliser en cas de pépin. Je ne m’en faisais pas pour elle de ce côté-là. La seule chose qui me rendait triste, c’était que probablement, je ne reverrais plus Tom. Durant un instant, j’ai cru que j’allais faire marche arrière.

Il fallait qu’Alice reçoive ce courrier très vite. Sinon, elle engagerait des poursuites contre moi. J’ai fait appel à un service de livraison de courrier et j’ai remis ma lettre au coursier. Demain, à la même heure, elle saurait tout.

Cela fait maintenant cinq ans que je suis parti. J’ai d’abord voyagé. Longtemps. J’ai parcouru toute l’Europe. J’ai fait des rencontres improbables, j’ai découvert des lieux étourdissants. Je n’ai rencontré aucun problème d’ordre financier. Heureusement, mes placements bancaires étaient judicieux.

Je ne ressens pas le manque. Bien au contraire. J’ai l’impression de commencer à peine à vivre. Je savoure chaque seconde avec une étonnante aptitude au bonheur. Chose que je ne connaissais pas avant.

Alice sait maintenant où je suis. Nous nous écrivons souvent. Elle m’a pardonné, semble-t-il. Elle a refait sa vie avec un homme gentil et généreux. Je ne ressens aucune jalousie. Même si quelquefois, dans mon sommeil, je rêve que je la serre dans mes bras. Tom vient dans une semaine pour passer ses vacances avec moi. Nous allons avoir beaucoup de choses à nous raconter. J’appréhende un peu, mais je suis serein. J’ai fait le bon choix.

Et si je vous disais que je souhaite rentrer, je vous mentirais. Ici, je suis chez moi. Habitant un condo construit à flanc de montagne, dans un village plein de charme, les pieds dans l’eau, loin de la foule grouillante des grandes métropoles. Je cultive des légumes, et je fais moi-même mes confitures. Je n’ai besoin de rien. Je vis modestement.

Mais je n’ai jamais été aussi heureux.